Déconstruction du discours hégémonique sur l’image de l’altérité dans La ligne de couleur de Igiaba Scego
Résumé :
Notre présente recherche est centrée sur la problématique du discours hégémonique de l’image de l’altérité à travers le personnage de Lafanu Brown d’Igiaba Scego sur l’image du nègre tel que orientalisé par l’occident dans son œuvre. Pour notre recherche nous avons fait recours à l’orientalisme d’Edward Said, ensuite aux théories postcoloniales d’Achille Membé et Albert Memmi et enfin aux subalterns studies di Spivak. Dans son essai l’Orientalisme (1978) Edward Said démontre que l’orient a été créé par l’occident dans le but de l’inférioriser, le théoriser, le racialiser, l’essentialiser et le rationaliser dans le simple but de mieux le contrôler et le dominer. Igiaba Scego dans une stratégie discursive cherche à déconstruire cette pensée occidentale en donnant la parole à ses personnages qui ne sont autres que des acteurs au sein de cette même communauté de ceux qui ont subi le discours orientaliste et colonial et qui en ont payé les frais parfois au détriment de leurs vies. Tout autant plus que l’esclavage et l’aventure coloniale tels que décrits par Igiaba Scego dans son texte ont été une expédition au prix du sang des peuples noires, en particulier le peuple indien d’Amérique. Ensuite Igiaba Scego dans son texte place ses personnages dans une position de ceux qui veulent sortir du joug colonial, pour reprendre Achille Mbembé (2000). A travers les subalterns studies, Spivack (1985-1988) emboite le pas à Said en démontrant que les peuples jadis privés de discours, privés de logique et de cohérence et de penser par soi-mêmes, peuvent désormais parler.
Les personnages d’Igiaba Scego en particulier Lafanu Brown font donc le chemin inverse en se mettant parfois au même niveau que le colonisateur d’hier sur le plan discursif puisqu’ils démontrent par le discours que l’orientalisme n’était qu’un pure produit de l’occident et comme nous pouvons le constater dans le texte l’hégémonie est parfois une simple vue de l’esprit.
En possibilité scripturale, Igiaba Scego dans son œuvre déconstruit le discours colonial en produisant un contre discours dans l’optique de valoriser la singularité à travers une reconstruction identitaire de ces personnages, tout en mettent au premier plan leurs cultures d’origine avec leurs spécificités, et surtout à travers le savoir-faire artistique. Pour étayer sa démarche, Igiaba Scego présente dans une posture de subalterne, certains personnages jadis détenteurs du pouvoir colonial. Tout cet état de choses visent à produire un monde où chaque individu peut se sentir parti intégrante d’un ‘tout-monde’ ; cette expression chère à Edouard Glissant.
Mots clés : discours colonial, Orientalisme, essentialisme, négritude, afro-italien, double appartenance, identité.
Abstract :
Abstract :
Our research focuses on the issue of hegemonic discourse concerning the representation of otherness as orientalized by the West, through the characters created by Igiaba Scego. For this study, we draw on Edward Said’s theory of Orientalism, Aimé Césaire’s concept of Négritude, the postcolonial theories of Achille Mbembe and Albert Memmi, and finally, Gayatri Chakravorty Spivak’s Subaltern Studies.
In his essay Orientalism (1978), Edward Said demonstrates that the Orient was constructed by the West in order to dehumanize, inferiorize, theorize, racialize, essentialize, and rationalize it, thereby justifying colonial brutality. Through a discursive strategy, Igiaba Scego seeks to deconstruct this Western way of thinking by giving voice to her characters, who are themselves members of the communities that experienced Orientalist and colonial discourse and often paid a heavy price for it, sometimes with their lives.
Moreover, slavery and the colonial enterprise, as described by Igiaba Scego in her work, were expeditions carried out at the cost of the blood of Black peoples, particularly the Indigenous peoples of the Americas. Igiaba Scego then places her characters in the position of individuals seeking to free themselves from the colonial yoke, to borrow Achille Mbembe’s expression (2000). Through Subaltern Studies, Spivak (1985–1988) follows in Said’s footsteps by demonstrating that peoples who were once deprived of speech, logic, coherence, and the ability to think for themselves can now speak, particularly women.
Igiaba Scego’s characters, such as Lafanu Brown, sometimes reverse this process by placing themselves on the same discursive level as the former colonizer. Through their discourse, they demonstrate that Orientalism was merely a product of the West and that colonial hegemony was based only on a presumed sense of superiority.
Finally, through the possibilities offered by writing, Igiaba Scego deconstructs colonial discourse by producing a counter-discourse aimed at valuing singularity through the reconstruction of her characters’ identities. At the same time, she foregrounds their cultures of origin, their specific characteristics, and, above all, their artistic knowledge and creativity. To support this approach, she presents certain characters who once held colonial power from a subaltern perspective.
All these elements contribute to the construction of a world in which every individual can feel part of a Tout-monde (“Whole-World”), an expression dear to Édouard Glissant.
Keywords: colonial discourse, Orientalism, essentialism, Négritude, Afro-Italian identity, dual belonging, identity.
Parlant du discours colonial comme symbole de domination, nous avons le cas du personnage de Lafanu Brown qui voit son image stéréotypée par le fait de sa couleur de peau au milieu des personnages blancs. Ce passage illustre à suffisance :
Partager les salles, les cours et même la cantine avec une négresse (…) , elle dormait près des toilettes. Loin des autres. Elle suivait des bribes de cours en solitaire : quelques enseignants charitables lui expliquaient des notions éparses entre deux engagements. Elle ne voyait pas grand le monde. Elle ne devait pas approcher, encore moins frôler ses camarades. Quand cela arrivait, celles-ci s’écartaient brusquement. P : 45
Et comme le dit Edouard Said, l’autre doit être façonné à l’image de l’occidental sous peur d’être contaminé. L’on peut donc comprendre l’attitude des élèves de la classe de Lafanu :
Mon Dieu… quelle horreur ! pensaient les filles de Coberlin, qui se plaignaient chez elles de la présence de Lafanu.Pour ces filles de bonne famille, l’image de Lafanu dans leurs salles de classe était inconcevable, voir, obscène. P : 45
On peut comprendre avec Achille Mbembé (2000) le traitement infligé au personnage de Lafanu d’autant plus qu’elle représente un danger à la reproduction identitaire de l’être supérieur selon la pensée orientaliste.
La pensée occidentale essentialise l’image du noir et le considère comme un être analgésique. Ce qui motive le docteur John à pratiquer des expérimentations sur ces patientes noires sans faire usage de l’anesthésie :
« Les nègres ne sentent pas la douleur. Et les négresses sont des garces, parfaites pour mes expérimentations.
« Pourquoi gâcher un produit précieux, dans la mesure où elles résistent parfaitement à la douleur ? » p : 50
Dans cette posture le docteur entend justifier ces crimes et garder la bonne conscience de l’homme blanc puisque aucun être humain ne peut résister à de telles expérimentations sans souffrir de douleur extrême. Par ce discours orientalisé on peut comprendre qu’aux yeux des occidentaux du texte d’Igiaba Scego, le nègre est ici représenté comme un être sans aucune valeur humaine et surtout réduit à sa simple existence. Igiaba Scego veut ainsi mettre en exergue le discours qui a contribué à légitimer les actes de barbaries que le peuple afro-amérindien d’Amérique à subit durant l’occupation anglaise ; à partir de l’esclavage, des déportations forcées à la colonisation.
Et comme le dit Césaire dans Discours sur le colonialisme (1955 : 77)
Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abroutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que chaque fois qu’il y a eu au Viêt-Nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation (…).
Lafanu est souvent traité de porter atteinte à la bonne image de l’institution :
« Elle trouble le calme scolaire » « Mademoiselle Brown peut porter atteinte au bien-être des élèves et à la bonne réputation de notre institution ». p : 83
Ce discours selon Albert Memmi (1973) permet de préserver l’hégémonie de la culture occidentale sur celles jugées inférieures et porteuses de trouble et de contamination culturelle. Ceci vise aussi à faire du colonisé un produit colonial.
Les préjugés raciaux pour reprendre Daniel-Henri Pageaux (1994), sont utilisés comme une arme contre l’altérité ; pour ce faire Lafanu Brown, personnage emblématique, est jugée comme paresseuse et dépourvue d’intelligence. La peur de l’autre étant ici une construction mentale afin de préserver la race considérée supérieure.
Marilay Trevor s’adressant à Lafanu Brown lui prononce ses paroles :
« Désormais, aie la décence de te taire. De baisser la tête. Gare à toi si tu lèves les yeux, jeune fille. Si tu oses défier le Blanc. »
« Que penses-tu faire, avec ces carnets que tu trimballes partout ? Jouer à l’artiste, peut-être ? Retire-toi cette idée malsaine de la tête. Une négresse est une négresse, elle ne sera jamais une artiste. » p : 84
Ce passage illustre à suffisance la violence épistémique dont parle Spivak (1985,2009) sur le fait que les gestes, le discours et comportement du colonisateur ont pour seul but d’exclure, de stigmatiser le sujet noir, le ridiculiser, le banaliser, réfuter même son savoir-faire au profit du savoir occidental. Ce discours vise aussi à dénigrer, à minimiser ses connaissances et tout ce qui vient de sa culture, mais qui ne correspondent pas aux normes occidentales établies. Le fait de dire qu’ « elle ne sera jamais une artiste » confirme cette violence épistémique exercée sur le sujet colonial jugé subalterne.
Spivak déclare en ces termes :
Le plus clair exemple de cette violence épistémique est le projet, hétérogène et orchestré à distance, de constitution du sujet colonial comme Autre. Ce projet consiste aussi en l’occultation asymétrique de la trace de cet Autre dans sa précaire subjectivité (2009 : 37)
L’on peut donc comprendre pourquoi le personnage de Lafanu se voit reniées ses qualités d’artiste dans le simple but d’étouffer même son existence en tant que être.
Nous pouvons constater dans le même ordre d’idées avec Achille Mbembé (2000) que les préjugés ne sont que des constructions mentales puisque le refus de reconnaitre les qualités artistiques du personnage de Lafanu n’a aucun fondement scientifique ni matériel, juste un moyen de préservation de l’image hégémonique construite sur l’occident.
Dans cette optique Achille Mbembé déclare en ces termes :
Examinons plus en profondeur l’opération qui consiste à définir le colonisé comme un objet creux et une entité négative. Plus précisément, attardons-nous sur le versant de cette opération dont la fonction est de nier dans sa qualité d’être humain tout court, reléguant ainsi dans le registre animal tout ce qui touche à sa vie, à son travail et à son œuvre. (2020 : 269)
Le personnage de Lafanu Brown dans le texte d’Igiaba Scego descendant des esclaves déportés de l’Afrique vers les Amériques regorge la figure parfaite de cet animal dont parle Achille Mbembé, dans ce sens qu’elle se voit nier sa qualité d’artiste et même sa qualité d’être humain.
En outre l’image du nègre est d’autant plus exotique lorsque Lafanu est traité comme un être étrange:
Au début je la croyais folle. Je pensais : après tout c’est une négresse, peut-être que les nègres n’arrivent pas à nous suivre. On nous a appris qu’ils étaient des êtres inférieurs à nous. P : 112
Ce passage illustre à suffisance la construction du discours orientaliste donc parlent Albert Memmi (1973) et Edouard Said 1978) dans la mesure où l’image de l’autre a été infériorisée depuis le temps de l’esclavage en passant par la période coloniale, non sur des bases réelles, mais sur une construction basée sur un programme bien préparé. Albert Memmi (1973 :91) illustre en ces termes :
Il faut donc, non seulement que la métropole constitue cet idéal lointain et jamais vécu, mais encore que cet idéal soit immuable et à l’abri du temps : le colonialiste exige que la métropole soit conservatrice.
Pour Edouard Said (1978) le discours orientaliste refuse à l’autre qui n’est pas occidental l’autonomie et sa capacité à se penser soi-même puisque selon leur courant de pensée et leur projet expansionniste ces êtres ont besoin d’être pris en charge. Et ceci peut justifier les propos de Marilay Trevor lorsqu’elle traite Lafanu de folle et que les nègres ont du mal à les suivre. Et donc dépourvus de connaissances intrinsèques.
Igiaba Scego veut ici démontrer que le discours hégémonique véhiculé par l’occident représente une stratégie afin de garder une distance entre le colonisé et le colon. Et l’on peut donc comprendre pourquoi selon Memmi, la métropole doit rester éternelle aux yeux du colonisé et dépendre de lui. Dans le même ordre d’idées nous ne sommes pas éloignés de la « tentation fasciste » poursuit Memmi en démontrant que la méthode fasciste consiste à maintenir une domination sur l’être jugé inférieur au mépris des lois et surtout exercer sur ce dernier un pouvoir autoritaire. Ceci explique pourquoi les esclaves subissaient des sévices incommensurables à l’instar des domestiques de Marilay Trévor. :
Eux, ils se moquent de notre liberté. Pour eux, il n’y a aucune différence entre un Noir libre et un nègre esclave. Un nègre est un nègre, il doit être mis aux fers. Vendu à bon prix. Et ensuite ces hommes cherchent d’autres nègres. P : 118
Enfin pour renforcer ce discours orientaliste et colonialiste, Lafanu après avoir subi le viol à Coberlin, elle est ensuite rejetée :
Les négresses ne sont pas comme nous, tu sais. Elles naissent avec une prédisposition pour le péché. » p : 129.
C’est ainsi que Achille Mbembé (2015 : 25-26) parlant du discours hégémonique et essentialisant affirme :
L’Afrique, de manière générale, et le Nègre, en particulier, étaient présentés comme les symboles accomplis de cette vie végétale et bornée. Figure en excès de toute figure et donc foncièrement infigurable, le Nègre en particulier était l’exemple accompli de cet être-autre, puissamment travaillé par le vide, et dont le négatif avait fini par pénétrer tous les moments de l’existence – la mort du jour, la destruction et le péril, l’innommable nuit du monde. A propos de telles figures, Hegel disait qu’elles étaient des statues sans langage ni conscience de soi ; des entités humaines incapables de se dépouiller définitivement de la figure animale à laquelle elles étaient mêlés. Au fond, il était dans leur nature d’héberger ce qui était déjà mort.
Parlant de cette prédisposition des nègres au péché dont parle Igiaba Scego dans son roman, Mpaket (2025 : 32) dans son ouvrage en reprenant Ahanhanzo (1981 : 68) qui faisait référence à la Bible affirme :
En effet, cette idée de malédiction a été acceptée par quelques africains et cela est resté tel, suite aux commentaires de Luther dans la bible qui faisaient autorité. Ils se fondaient sur le livre de la Genèse 9 et 10 pour souligner l’infériorité du noir, tout en justifiant et en légitimant tous les actes posés en Afrique comme la colonisation et l’apostolat missionnaire. Les nègres seraient donc d’après la bible, les enfants déchus, voire dégénérés, en tout cas pas comme les autres hommes…
Igiaba Scego dénonce cette attitude colonialiste à travers le personnage de Marilay Trevor, figure emblématique de la perpétuation du discours hégémonique dans le texte. Ce personnage représente le colonialisme dans toute son essence. Lafanu se voit lui être reniée son identité afro-américaine et elle est traitée d’apatride lorsqu’elle demande un visa à l’ambassade américaine pour l’Italie :
Savez-vous que l’on travaille, ici ? On ne se gratte pas le ventre, comme vous les nègres ! Race de tir-au-flanc. Je vous connais. La vie ne dure qu’un instant. Et moi, mes instants, je ne veux pas les gâcher pour une négresse. P : 202
-Quelle identité ? Moitié négresse, moitié indienne, elle n’a pas d’identité. Et certainement pas de patrie. p : 203
Nous pouvons dire par ces propos que le discours colonialiste a pour but de renier l’identité de l’autre afin de mieux de le façonner à l’image de l’occident ou tout au moins d’obtenir un autre être qui n’est autre qu’un pure produit de l’occident. Igiaba Scego par l’écriture produit un contre discours avec les personnages parfois issus des communautés blanches. Ceci vise à démontrer que le mal n’a pas de race que parfois ceux qui pensent être détenteurs du pouvoir colonial le subissent autant que les autres.
Igiaba Scego met un accent particulier sur le personnage de Daisy, une domestique irlandaise travaillant pour une famille anglaise. Ce personnage avant de devenir immigré a auparavant subi les tortures de son bourreau de fiancé, un personnage blanc au nom de O’Rooney pour qui elle pensait avoir trouvé le bonheur d’être sortie de sa misère d’Irlande. Pour elle son pays d’origine ne représentait que famine, tristesse et désolation. Daisy démontre à suffisance que tout n’est pas reluisant en occident et que parmi les blancs ils existent même des sans-abris et des immigrés blancs pauvres, puisque l’immigration occidentale a toujours été portée par le discours colonial comme une immigration fondée sur la recherche scientifique et porteuse de culture et de civilisation vers des pays lointains jugés sans histoire et sans passé. Mais nous constatons avec Daisy bien qu’elle soit blanche, elle a été traitée de la même manière que Lafanu Brown malgré sa couleur de peau blanche. :
Elle était fruste, Daisy, si rudimentaire. Rien à voir avec Besteba Mckenzie, la femme qui payait sa pension dans ce collège de l’espoir.
Lafanu n’avait jamais vu une Blanche pauvre. Elle ne savait pas que les Blanches aussi pouvaient être pauvres.
Elle avait vu des gens dans la misère, bien sûr, mais jamais aussi dramatiquement que Daisy. P : 60
Cet extrait démontre à suffisance avec Edouard Said que le texte littéraire contribue à déconstruire ce mythe jadis construit autour de la supériorité blanche. La surprise de Lafanu vient du fait que la perception du Blanc riche et puissant n’a été qu’une présomption et une construction mentale, et que cette image n’a été perpétuée que parce que le colonisé le croyait. La représentation par ce personnage vise à remettre la dignité du colonisé tout en le requalifiant. Ce passage montre aussi une sorte de « solidarité des vaincus » pour reprendre Albert Memmi puisque Lafanu éprouve même de la compassion pour cette dernière qui faisait autrefois partie de la classe dominante.
Igiaba Scego va renforcer cette déconstruction mentale à travers les qualités scripturales et artistiques du personnage de Lafanu qui vont parfois susciter de la jalousie auprès de ses concurrentes blanches :
Avec Spivack (1985) les subalternes peuvent prendre la parole et le choix des personnages est un facteur non seulement esthétique mais saillant dans le mesure où ces personnages font le récit de leurs propres histoire de vie, leurs propres expérience sans faire recours à l’être blanc.
Le personnage de Lafanu constitue à lui seul un facteur de déconstruction du discours colonial lorsque cette dernière présente ses qualités jadis reniées :
« Je dois écrire. Je n’ai pas le choix. Parce que c’est la seule façon pour que lui, qui fait déjà partie de moi, sache comment m’aimer. »
Et voilà Lafanu Brown empoigne sa plume tel un poignard. P : 39
…
Alors elle s’agrippa de toutes ses forces à cette ligne de couleur dont parlait Miss Mallony. Elle avait décidé de ne pas céder. De retrouver les couleurs. De devenir une artiste. P : 52
A travers l’art le personnage cherche à retrouver son identité perdue et détruite par le viol subi à Coberlin parce que étant de race noire. L’art représente ainsi un contre discours visant à revaloriser le talent de l’être jadis considéré inférieur et dénué de compétences intrinsèques.
Ce dont de Lafanu est apprécié par Miss Mallony lorsqu’elle l’encourage et valorise son travail en ces termes :
« Ne t’en demande pas trop à toi-même, ma petite. » elle savait qu’elle était perfectionniste. P : 70
Cet extrait démontre à suffisance que seul le talent est l’arme fatale contre le discours hégémoniste occidental.
Dans le même ordre d’idées, lorsque Mulland Trévor, l’homme qui héberge Lafanu apprécie son talent au détriment de sa femme Marilay qui la déteste :
« Cette fille est une génie. Je n’arrive pas à la suivre. Elle n’est pas comme tes enfants, elle a en elle un feu qui ne s’éteint jamais : le feu de la connaissance. Je ne veux pas te blesser, Mulland, mais aucun de tes enfants n’a le même. ». p : 93
La revalorisation du talent de Lafanu est un puissant facteur de déconstruction des stéréotypes qui pèsent sur ce personnage depuis son arrivée en Angleterre. En la valorisant l’on procède sur plan discursif à l’effacement des cicatrices causées par le discours colonial dont elle a toujours été victime et tout son peuple indien d’Amérique. C’est ce discours dont Spivack (2009) parle lorsqu’elle dit de donner la parole aux subalternes parce que selon elle, il revient aux subalternes et à eux-seuls de construire le contre discours afin de se faire entendre. Cette démarche passe aussi par un discours féministe lorsque Lafanu refuse de sacrifier son avenir pour un mariage sans amour et préfère poursuivre son rêve celui de devenir un artiste de renom. Le personnage ici dans une posture féministe refuse d’être traité comme un simple objet phallocratique.
« Un jour je partirai d’ici, Lafanu. Je sais que ma mère veut me faire épouser Tommy Field, un type de Salenius qui a souvent aidé papa à la boutique et dont la famille a été une des premières libérées. Mais moi, je me moque de Tommy Fiel comme d’une figue sèche. Je me ferai passer pour une blanche. »
« Les blancs ne sont pas aussi blancs qu’ils le croient. Le soleil les cuit, et s’ils ne nous disaient pas eux-mêmes qu’ils sont blancs, personne ne le saurait. P : 93
Dans cet extrait il est clair que pour Spivak la femme ne doit plus être un simple objet sexuel :
Il est bien connu que la notion de féminin (plutôt que celle de subalterne de l’impérialisme) a été utilisée de semblable manière dans la critique déconstructionniste et dans certaines variétés de la critique féministe. Dans le premier cas, une figure de la « femme » est en question, dont la prédication minimale comme indéterminée est déjà à la disposition de la tradition phallocratique. (2009 : 52)
Dans le même ordre d’idées, Spivak démontre à suffisance que la femme comme sujet colonial l’est déjà dans la simple posture d’être femme.
La question de la « femme » semble particulièrement problématique dans ce contexte. A l’évidence, si vous êtes pauvre, noire et femme, vous avez décroché le gros lot ! (2009 : 69)
Cet extrait démontre à suffisance avec Achille Mbembé (2020) la construction imagée autour de la race a eu des effets néfastes dans l’imaginaire du colonisé au point où la couleur blanche semble avoir altérée la mémoire du colonisé et Igiaba Scego par ce contre discours, procède à une déconstruction mentale de la présupposée supériorité blanche.
Dans le même ordre d’idées, Homi Bhabba (1994) parle de mimétisme comme forme de camouflage permettant au colonisé de se fondre dans le décor mais tout en s’adaptant afin de créer une ressemblance presque identique. Et dans le cas du contre discours, le mimétisme se présente au colon comme une menace à l’autorité coloniale en déplaçant le regard vers l’observateur ou les colonisés mettent en doute les normes imposées.
. Mais moi, je me moque de Tommy Fiel comme d’une figue sèche. Je me ferai passer pour une blanche. »
« Les blancs ne sont pas aussi blancs qu’ils le croient. Le soleil les cuit, et s’ils ne nous disaient pas eux-mêmes qu’ils sont blancs, personne ne le saurait. P : 93
Pour le personnage de Lafanu la stratégie du mimétisme sert à la fois comme une forme de rébellion contre l’autorité établie. En même temps cette stratégie permet à Lafanu de naviguer dans les hiérarchies sociales à travers une façade d’appartenance d’autant puisqu’elle ne perd pas son identité afro-amérindienne ou caribéenne.
Cette stratégie permet donc d’incarner à la fois une identité complexe et défier en même temps l’autorité politique et c’est de cette manière que les colonisés peuvent s’adapter à leurs oppresseurs tout en gardant un courant sous-jacent de dissidence. Ainsi la stratégie du mimétisme selon Bhabba ouvre les espaces de négociations de l’identité puisque le personnage de Lafanu en imitant le colonisateur elle fait ressortir à la fois la fragilité des structures de pouvoir colonial et surtout elle critique aussi le Blanc en exposant les risques et la fragilité liée à sa peau lorsque cette dernière est exposée au soleil.
Aimé Césaire dans Discours sur le colonialisme (
Et comme le disait le poète sénégalais Léopold Sédar Senghor (1945: )
Cher frère blanc,
Quand je suis né, j’étais noir,
Quand j’ai grandi, j’étais noir,
Quand je suis au soleil, je suis noir,
Quand je mourrai, je serai noir,
Tandis que toi, homme blanc,
Quand tu es né, tu étais rose,
Quand tu as grandi, tu étais blanc,
Quand tu vas au soleil, tu es rouge,
Quand tu as froid, tu es bleu,
Quand tu es malade, tu es jaune,
Quand tu mourras, tu seras gris,
Alors, de nous deux,
Qui est l’homme de couleur ?
En outre c’est avec résilience et beaucoup de courage que Lafanu affronte les bourreaux d’hier :
« Je ne dois pas pleurer, avait-il écrit. Je ne dois pas pleurer. Nous devons tenir prêts à affronter l’homme blanc qui veut enchainer nos rêves… p : 139
Mpaket (2025 : 33) pense que l’africain a le droit de se défendre contre ces préjugés et pour ce faire il affirme :
L’africain ne doit plus pécher par ignorance, par complexe, voire se considérer comme inférieur face aux autres. Il doit (tout Africain) se valoriser et pouvoir traiter d’égal à égal avec les autres (Nord, Asie) et chasser toute idée de malédiction. P : 33
Dans le même ordre d’idées, Mpaket reprend T. Sankara lorsqu’il disait en 1985 que le noir qui ne sait pas assumer sa révolte ne mérite pas qu’on s’apitoie sur son sort. P : 32
Le constat fait ici avec Mpaket est celui de sortir de ce joug colonial pour reprendre Achille Mbembé et le personnage d’Igiaba Scego l’a bien compris qu’il ne faut pas se résigner, mais luter pour reprendre sa dignité.
Le nègre doit donc se battre par tous les moyens afin de se mettre au même niveau que les autres. Albert Memmi (1973 : 165) affirme en ces termes :
Mais il lui semble nécessaire, pour aller jusqu’au bout de sa révolte, d’accepter ces interdictions et ses amputations. Il s’interdira l’usage de la langue colonisatrice, même si toutes les serrures du pays fonctionnent sur cette clef ; il changera les panneaux et les bornes kilométriques, même s’il en est le premier embarrassé.
C’est ce qui pousse le personnage de Lafanu Brown à réaliser son plus beau tableau en le nommant « l’Afrique », une sorte d’affirmation de soi et de son identité originelle.
Lafanu se leva vers cette silhouette noire, qui semblait réellement les dévisager. Elle et la créature d’Andrea Pozzo avaient la même peau noire, la même bouche et la même posture sobre et contrôlée. C’était clairement une iconographie de l’Afrique, la personnification du continent d’où étaient arrivés les ancêtres de son père. Elle regarda son pied, qui dépassait de sa tunique rouge : il était si beau. Il semblait vouloir bouger. C’est se souvenir qui la poussa à prendre une décision pour l’Exposition de Boston. Moi aussi je ferai l’Afrique, de dit-elle. Et je la ferai à la façon. P : 294.
Par ce discours non seulement le personnage emblématique d’Igiaba Scego valorise ses origines africaines par la représentation de cette mythologie par le culte de ses ancêtres, se faisant une place de choix au sein d’une société occidentale hostile à sa présence.
La production du contre discours passe aussi à travers la critique de l’image du pays d’accueil et Lafanu trouve délabrée la maison qui l’héberge dès son arrivée à Rome :
« Les fourmis sont en train de manger la maison, madame, déclara Concetta, désespérée. Vous savez que les fourmis ne supportent pas le vinaigre ni les concombres ? C’est ma tante qui me l’a appris, dans notre petit village d’Agrigente, et je ne l’ai jamais oublié. J’essaie de boucher tous ses trous avec ces trucs comme ça les fourmis nous laisseront en paix. P : 245
Par cet extrait l’on comprend que la situation n’est guère reluisante dans un pays jadis considéré dans l’imagination du personnage avant son arrivée à Rome comme la terre promise. Mais ce contre discours montre comment la souffrance et la misère n’ont pas de frontière et que l’hégémonie occidentale dont a toujours prôné un certain discours n’était que pure imaginaire.
Tous les moyens étant bons pour se libérer du discours colonial et hégémoniste, la critique du pays d’accueil n’en n’est pas du reste, elle fait partie des méthodes de libération de l’être jadis infériorisé. Albert Memmi (1973 :157) déclare :
Mais, dorénavant, le colonisateur est devenu surtout négativité, alors qu’il était plutôt positivité. Surtout, il est décidé négativité par toute l’attitude active du colonisé. A tout instant il est remis en question, dans sa culture et dans sa vie, et avec lui, tout ce qu’il représente, métropole comprise, bien entendu. Il est soupçonné, contré, combattu dans le moindre de ses actes.
Le colonisé doit dont procéder à une reprise en main par lui-même et pour ce faire, il doit procéder à un rejet parfois systématique du colon afin de revaloriser son propre être.
En conclusion nous pouvons qu’il était question dans notre recherche de d’examiner la problématique discours hégémonique sur l’image du nègre dans La ligne de couleur d’Igiaba Scego. Ce travail dans un premier temps a mis en exergue les éléments discursifs qui ont contribué à forgé l’image négative du nègre afin de mieux de la façonner à celle de l’occidental. Igiaba Scego par son personnage centrale Lafanu Brown a mis en relief les méthodes telles que les préjugés raciaux et racistes qui ne sont autres qu’une méthode bien orchestrée afin de démontrer l’infériorité du nègre à se réaliser par soi-même. Il était question surtout de démontrer son incapacité et sa dangerosité à être parmi les occidentaux. Son rejet découle donc d’un projet visant à le marginaliser, le déshumaniser et détruire son identité afin qu’il ne puisse jamais se trouver une place dans l’histoire.
Et Igiaba Scego pour déconstruire ce mythe autour de la malédiction du colonisé par son essence et sa propension au péché, a produit un contre discours visant non seulement à revaloriser l’image du nègre orientalisée par la colonisation, mais lui permettre de traiter d’égal à égal avec ses anciens maitres.
Nous pouvons donc dire enfin de compte que notre recherche a contribué à démontrer les démarches que peut emprunter tout opprimé afin de reprendre sa dignité et, comme le dit Albert Memmi (1973 : 168), « tel est le drame de l’homme-produit et victime de la colonisation : il n’arrive presque jamais à coïncider avec lui-même » .
Bibliographie
Articles consultés
Découverte, 2020, 246 pages]. Philosophiques, 47 (2), 508–512. https://doi.org/10.7202/1075139ar
Primo ottobre 2026